D.R.

Point de faste ostentatoire ni d’objet de désir rutilant. L’ère est à la sobriété et à la diète pour le private equity, qui ne se risque plus à investir dans les secteurs du luxe, de la mode haut de gamme et de l’art de vivre qu’à de rares occasions. Sur la centaine de transactions par an recensées dans le luxe, seul un quart est mené par des fonds d’investissement, d’après une étude EY publiée en mai dernier étudiant la consolidation du secteur. Et encore, sur les derniers mois, les principales opérations concrétisées l’ont été par des family offices ou des holdings industrielles spécialisées : la maison de joaillerie Poiray a été reprise en juin 2025 par le FO des fondateurs de la marque Zadig & Voltaire, le diamantaire Rubel & Ménasché a accueilli, en mai 2024, la holding d’investissement Perwyn en minoritaire, le maroquinier parisien haut de gamme Jérôme Dreyfuss a ouvert son capital au family office luxembourgeois Cap Invest dans un OBO primaire en juin 2024… Outre les investisseurs evergreen, seuls quelques fonds spécialistes ont animé le marché particulièrement calme du luxe et des marques premium. Ainsi, en 2023, A.P.C, une des dernières griffes de mode françaises à appartenir encore à ses fondateurs, est passée sous le contrôle de L Catterton. Un peu plus tôt, en 2022, la marque de vêtements de ski annécienne Fusalp a accueilli les deux fonds spécialisés de l’asset manager Mirabaud, Mirabaud Patrimoine vivant et Mirabaud Lifestyle impact & innovation. Est-ce à dire que les fonds généralistes se sont complètement détournés d’un secteur qui leur a pourtant valu quelques belles réussites par le passé ? « L’intérêt des fonds d’investissement n’a pas baissé de manière radicale, mais ils sont, d’une part, plus sélectifs face au ralentissement de la croissance du secteur et, d’autre part, confrontés à la raréfaction des cibles de taille assez significative pour être éligibles à un LBO », résume Julia Amsellem, associée chargée du luxe chez EY-Parthenon, membre du pôle sectoriel Retail & consumer products et du pôle Private equity.

La fin de l’« âge d’or »

Il faut dire qu’après des années de croissance portée par l’insatiable appétit des nouveaux riches asiatiques, la crise de l’immobilier et l’atonie de la consommation en Chine ont enrayé cette dynamique, également perturbée par l’incertitude économique provoquée par la guerre des tarifs douaniers lancée par Donald Trump. Ainsi, après un pic à 400 millions de consommateurs en 2022, le secteur du luxe perd chaque année des clients, au rythme de 10 à 20 millions de personnes, pour atteindre 340 millions en 2025, selon la dernière édition de l’étude menée par Bain & Company et la fondation italienne Altagamma. Dans son rapport « The state of luxury », McKinsey rappelle de son côté que, en cinq ans « la hausse des prix a constitué 80 % de la croissance des ventes ». Une stratégie inflationniste qui a atteint ses limites et provoqué le décrochage de la clientèle dite aspirationnelle, autrement dit les CSP+, dont les dépenses annuelles en produits de luxe oscillent entre 3 000 et 10 000 euros, et qui constituent une bonne moitié du marché.

Grâce à cette compensation de la baisse du volume par l’augmentation des prix, le marché mondial des biens personnels de luxe (mode, maroquinerie, joaillerie, horlogerie et beauté) ne devrait décliner que de 2 % cette année, avec une valeur estimée à 358 milliards d’euros en 2025. Bain & Company estime que, sur les dix prochaines années, la croissance annuelle du marché des biens personnels de luxe devrait se situer entre 4 % et 6 % pour atteindre entre 525 et 625 milliards d’euros, tandis que les dépenses globales de luxe pourraient atteindre de 2 200 à 2 700 milliards d’euros. Car le secteur est vaste et comporte globalement neuf segments, dont trois dans la seule catégorie « Personal luxury goods », qui regroupe les vêtements et accessoires, les cosmétiques et parfums et la joaillerie et l’horlogerie. À cela s’ajoutent les verticales de l’ameublement et équipement de la maison, les jets privés, les voitures de luxe, l’hôtellerie, ainsi que les croisières haut de gamme et les yachts. C’est d’ailleurs sur ce dernier segment qu’a investi Raise en 2023 en montant à bord du constructeur de voiliers de grande croisière Grand Large Yachting. L’investisseur evergreen a misé un ticket dans sa fourchette de 10 à 60 millions d’euros pour détenir une part de gros minoritaire, juste sous le seuil des 50 % du capital, à l’issue d’un process qui aurait suscité beaucoup d’appétit, pour un acteur atypique avec un positionnement de niche préservé des cycles du nautisme de plaisance. « Nous sommes un investisseur généraliste et n’avons pas de verticale spécifiquement dédiée au luxe, qui regroupe des réalités très différentes en fonction des segments de marché. Ceci ne nous empêche pas d’accompagner des entreprises positionnées sur le très haut de gamme, en opérant avec la même sélectivité que sur d’autres secteurs », explique Mathieu Blanc, directeur général de Raise et co-responsable de Raise Invest. « Quand nous avons investi au capital de Grand Large Yachting, par exemple, nous avons étudié son marché comme nous l’aurions fait pour un autre acteur du BtoC, en tenant compte de la particularité de sa clientèle à la fois plus exigeante et moins sensible aux variations de prix, mais surtout en nous focalisant sur la qualité du projet de développement et de l’équipe de management », détaille l’investisseur.

La société d’investissement fondée en 2013 par Gonzague de Blignières et Clara Gaymard avait également accompagné Ateliers de France de 2017 à 2023. L’ex-Mériguet, numéro un mondial de l’artisanat décoratif de luxe avec ses 550 millions d’euros de revenus, est passé depuis sous le contrôle de son management tout en accueillant un family office américain aux côtés de Bpifrance. Sur cette verticale de l’art de vivre et de l’artisanat haut de gamme, les investisseurs étrangers restent encore friands du savoir-faire français, comme l’a illustré l’acquisition récente du porcelainier bicentenaire J.L Coquet par la holding de la famille du fabricant indien de deux-roues TVS Motor Company, des mains de la Compagnie européenne de luxe et de traditions (CELT). Le cédant, une holding industrielle tricolore qui fédère des entreprises de métiers d’art autour de deux pôles – les arts de la table avec la manufacture d’orfèvrerie tricentenaire Odiot, l’Atelier Rouge-Pullon et J.L Coquet, ainsi que la robinetterie de luxe avec les marques Margot, Cristal & Bronze et Serdaneli –, a été initialement créée en 2007 par le fonds Investors in private equity, mais a discrètement changé de main depuis pour un actionnariat familial. D’autres initiatives de fonds thématiques sur les entreprises du patrimoine vivant auront également fait long feu comme le fonds Mirabaud Patrimoine vivant, qui avait réuni 155 millions d’euros en décembre 2018 pour investir dans le secteur du luxe, et son petit frère Mirabaud Lifestyle impact & innovation lancé en 2020, et qui n’a pas communiqué sur un closing final.

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