
« Certains LPs institutionnels s’inquiètent, à l’occasion de la publication d’un livre blanc de l’ILPA, de l’essor des fonds evergreen retail qui pourraient capter une partie du deal flow, notamment celui des co-investissements qui leur sont jusqu’à présent réservés par les GPs », Guillaume Panuel, McDermott Will & Schulte
Les choix des GPs en termes de structuration de leurs fonds sont de plus en plus guidés par des besoins qui s’affirment année après année : internationalisation de leur base de LPs, ouverture aux particuliers, exigence de liquidité… Le tout sans oublier une demande de sur mesure pour satisfaire des souscripteurs toujours plus sophistiqués.
A l’heure des traditionnels bilans de fin d’année et autres perspectives 2026, l’evergreen s’impose comme la star incontestée de l’exercice 2025 dans le domaine de la structuration de fonds. D’après des données dévoilées le 4 décembre dernier* par la European fund and asset management association (Efama), les flux alloués à ces véhicules perpétuels ont progressé cette année alors que ceux dirigés vers des fonds fermés classiques ont reculé, dessinant un marché coupé en deux parts qui seraient à peu près équivalentes. Selon les estimations du fournisseur de données Novantigo, citées dans le rapport, les encours des fonds evergreen et Eltif ont bondi de 73 % entre la fin de 2024 et la fin de septembre 2025, à 93,4 milliards d’euros. Une extrapolation de ces chiffres lui a fait écrire qu’ils pourraient atteindre 110 milliards en fin d’année 2025. À l’horizon de 2030, les fonds evergreen représenteraient entre 60 et 90 % des investissements en actifs privés : le scénario conservateur les envoie à 500 milliards d’euros à cette échéance et les plus optimistes les anticipent à 800 milliards.
En posant des chiffres sur ce phénomène, le rapport de l’Efama, appuyé sur les données de Novantigo, a le mérite d’objectiver ce qui était de l’ordre d’une impression diffuse, alimentée par les annonces quasi-quotidiennes de lancement de nouveaux fonds evergreen. Pour ne citer que quelques-unes des initiatives les plus récentes, RGreen Invest a dégainé le 15 décembre son premier fonds perpétuel, classé Article 9 et baptisé RGreen Energy Transition, en cours de référencement au sein des unités de comptes des contrats d’assurance-vie et retraite de différentes compagnies d’assurances françaises. Adossé aux fonds institutionnels de la plateforme spécialisée dans le financement en dette et en equity des infrastructures liées à la transition énergétique, InfraGreen et InfraBridge, il co-investira à leurs côtés à travers l’Europe. « Face à l’intérêt croissant de nos partenaires CGP, family offices et assureurs pour les solutions d’infrastructure, et plus particulièrement pour les fonds à impact, nous avons souhaité ouvrir cet accès à la clientèle privée. C’est dans cette optique que nous avons réuni l’expertise equity et dette de RGreen, Invest afin de créer notre premier fonds evergreen », a commenté Zoé Bach, récemment recrutée par la société de gestion comme wholesale director (lire Trajectoires dans Private Equity Magazine n° 210), dans un communiqué.
L’evergreen, instrument de démocratisation des marchés privés
Beaucoup plus habitué aux spécificités de ce marché, qu’il couvre depuis 2018 avec son best-seller Eurazeo Private Value Europe 3 (EPVE 3), doté à ce jour de plus de 3 milliards d’euros, Eurazeo a, quant à lui, dévoilé le 26 novembre ses deux derniers-nés dans la famille des fonds evergreen. Eurazeo Prime Income Credit (EPIC) – pour la dette privée – et Eurazeo Prime Strategic Opportunities (EPSO) – pour le private equity secondaire – seront « prochainement » ouverts à la commercialisation, bénéficiant d’un amorçage de plus de 100 millions d’euros chacun assuré par le bilan de la société de gestion cotée et l’apport d’un investisseur institutionnel dont l’identité n’a pas été révélée. Dans l’intervalle, le 10 décembre, un autre cador des marchés privés, Ardian, a lui aussi annoncé le lancement de son fonds evergreen, Ardian Access Infrastructure Sicav-Raif. Domicilié au Luxembourg, structuré en partenariat avec iCapital, il est présenté par le GP comme une porte d’entrée vers l’une de ses stratégies les plus en vogue du moment qu’est l’infrastructure – son dernier millésime a collecté 20 milliards de dollars – couverte à la fois en primaire et en secondaire. Sans surprise, la vague de l’evergreen ne déferle pas uniquement sur le Vieux Continent, mais également outre-Atlantique. Le 18 novembre dernier, Coller Capital a fait savoir que son Coller Secondaries Private Equity Opportunities Fund (C-SPEF), lancé en avril 2024, avait dépassé à la fin de septembre le milliard de dollars d’encours.
« L’essor des fonds evergreen est directement lié à l’ouverture des marchés privés aux investisseurs particuliers, rappellent Florence Moulin, associée, et Marine L’Hostis, collaboratrice en structuration de fonds chez Jones Day. Ils répondent aux souhaits des distributeurs, notamment les compagnies d’assurances, qui apprécient d’avoir à leur disposition un produit dont les souscripteurs peuvent entrer et sortir de façon permanente. D’ailleurs, ce sujet de la liquidité devrait occuper les gérants en 2026, car ils vont devoir se doter d’outils de gestion de liquidité dédiés pour leurs fonds evergreen afin de se conformer au nouveau cadre réglementaire lié à AIFM 2. Ces fonds conviennent également aux family offices, qui n’ont pas forcément d’horizon de sortie défini, mais moins aux institutionnels. Certains GPs s’interrogent sur la pertinence de lancer de tels véhicules, car ils sont difficilement compatibles avec le système de carried et son régime fiscal de flat tax, car celui-ci n’est versé en principe que lorsque l’ensemble des LPs d’un fonds donné ont été remboursés. »


