
« Il existe plusieurs typologies d’acquéreurs naturels pour les start-up du spatial, que ce soit des acteurs classiques de la cybersécurité souhaitant étendre leur expertise au spatial, des spécialistes de l’IA, du cloud ou encore des industriels consommateurs de données », Yvan-Michel Ehkirch, Karista
La chute des coûts d’accès à l’orbite a ouvert la voie à une floraison de start-up européennes, qui a attiré, dans son sillage, un nombre croissant de fonds. Si l’enthousiasme est réel, le marché est pour l’heure peu mature. Les financements se concentrent sur l’amorçage et les premières levées, tandis que les sorties se font encore attendre. Portrait d’un secteur prometteur qui doit encore faire ses preuves.
L’espace n’est plus un sanctuaire, c’est devenu un champ de bataille. » Par ces mots, Emmanuel Macron a rappelé, lors de l’inauguration des installations du Commandement de l’espace à Toulouse, en novembre dernier, la dimension stratégique que revêt désormais le secteur spatial. Le président de la République a d’ailleurs annoncé le même jour augmenter le budget consacré au spatial de la défense, portant l’enveloppe totale allouée à l’ensemble du secteur, applications civiles incluses, à plus de 20 milliards d’euros d’ici à 2030. Une aubaine pour les start-up, à l’image du Bordelais HyPrSpace. Ce concepteur de lanceurs spatiaux à propulsion hybride a collecté 21 millions d’euros, lors d’une opération sursouscrite, portée par Bpifrance, via notamment le fonds Deeptech 2030, et Red River West. Une illustration, parmi d’autres, de l’ébullition de ce secteur dont les VCs sont de plus en plus friands.
L‘émergence du new space
Il faut dire que le spatial a pris un virage structurant il y a une dizaine d’années, passant d’un secteur quasi étatique à un écosystème entrepreneurial. Historiquement, les agences spatiales avaient en effet l’habitude de piloter une grande partie de leurs programmes, laissant peu de place aux nouveaux entrants. « Pendant longtemps, les agences publiques se sont positionnées comme des maîtres d’œuvre, assurant le développement. Les industriels étaient cantonnés à un rôle de fournisseurs de systèmes et sous-systèmes, explique Luigi Scatteia, associé responsable de l’activité Space de PwC. Plus récemment, elles ont commencé à déléguer le développement et la commercialisation à leurs partenaires, qui maintenant prennent les risques. » Une évolution lancée par la Nasa, dont SpaceX a bénéficié, puis par les agences européennes. « Cela change la donne pour les sociétés du secteur, qui peuvent ainsi sécuriser une partie de leur chiffre d’affaires et rassurer par là même les investisseurs », ajoute le fondateur d’Audacia, Charles Beigbeder, dont le fonds sectoriel Expansion Ventures a pour l’heure réuni 145 millions d’euros.
Cette reconfiguration du marché s’est doublée d’une baisse importante du coût des opérations spatiales. « La découverte de l’orbite basse a permis de baisser drastiquement le coût de l’accès à l’espace, incitant les entrepreneurs à faire irruption sur ce marché », poursuit le président de la société de gestion. D’autres facteurs ont aussi participé à cette réduction des coûts, contribuant ainsi à une forme de démocratisation de l’espace. « L’apparition de nouvelles technologies, la réutilisation de certaines machines comme les lanceurs, et l’intégration dans les chaînes de production de composants industriels non spécifiques au spatial, donc plus économiques, ont permis de faire chuter les coûts, résume Michel de Lempdes, associé d’Omnes Capital. Les applications spatiales sont ainsi devenues plus abordables, et donc accessibles à de nouvelles typologies de clientèles. » D’un secteur animé par quelques grands groupes au service des États, le spatial est progressivement devenu une industrie presque comme les autres.

« Les fonds d‘infrastructures pourraient s‘intéresser aux constructeurs et opérateurs de satellites, dont le business model se rapproche de celui des télécoms. Quant aux sociétés fournissant des services d‘analyse de données,
la récurrence de leurs revenus en font des cibles attractives, tant pour des investisseurs de LBO que pour des industriels », Michel de Lempdes, Omnes
Le conflit ukrainien comme révélateur
Outre ces facteurs structurels, l’attractivité du secteur a encore été renforcée par le contexte géopolitique avec le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022. L’utilisation massive des satellites Starlink par les forces ukrainiennes pour maintenir leurs communications sur le champ de bataille a mis en lumière le rôle central des infrastructures spatiales dans les conflits. « Les États ont compris qu’ils ne peuvent pas définir une stratégie de défense en faisant l’impasse sur le spatial, souligne Charles Beigbeder. Les satellites de défense, qui permettent à la fois de collecter des informations et de communiquer, sont des actifs hautement stratégiques. Or, l’Union européenne est aujourd’hui très dépendante des infrastructures américaines sur ce sujet, et cherche à s’autonomiser. » Cette quête politique pour une souveraineté de la défense, et donc du spatial, constitue une chance pour les sociétés du secteur, comme le souligne le managing partner de Karista, Yvan-Michel Ehkirch : « Les États européens comprennent qu’ils ne doivent pas être dépendants des infrastructures américaines, ce qui crée des opportunités pour les start-up qui proposent des solutions de communication, de géolocalisation ou encore d’observation de la Terre. »


