
« La révolution de l’hydrogène va se concrétiser, nous en sommes convaincus, mais certainement dans une version plus réaliste, plus concrète et, au moins dans un premier temps, centrée sur les marchés B2B », Olivier de Panafieu, Audacia
VCs et fonds d’infrastructures commencent à se positionner sur la filière de l’hydrogène. Si ses cas d’usages sont connus depuis bien longtemps, l’enjeu de la décarbonation de sa production reste entier et offre des opportunités d’investissement diverses et variées.
La filière hydrogène a tenu salon à Paris du 27 au 29 janvier. Cette dixième édition de l’événement Hyvolution, organisé sous l’égide de l’association professionnelle France Hydrogène, a été l’occasion de souligner que le secteur est en train de passer à l’ère de l’industrialisation et de la concrétisation de promesses trop longtemps déçues. La Cour des comptes elle-même, dans un rapport ayant fait l’objet d’une délibération en janvier 2025, mais rendu public seulement en juin, déplorait des « stratégies nationales hydrogène aux objectifs irréalistes ». Elle se basait alors sur la feuille de route initiale du gouvernement qui prévoyait une capacité de production installée de 6,5 GW à l’horizon 2030 et de 10 GW en 2035. « Du côté de l’offre, les dispositifs de soutien mis en œuvre par la puissance publique pourraient permettre tout au plus la mise en place de 0,5 GW à 3,1 GW en 2030, loin de l’objectif de 6,5 GW », estimaient les magistrats financiers. Deux mois avant la sortie du rapport, en avril 2025, le gouvernement avait toutefois présenté une deuxième mouture définitive de sa stratégie nationale, prévoyant notamment « un lissage des objectifs d’installation d’électrolyse sur le territoire avec jusqu’à 4,5 GW visés pour 2030 et 8 GW installés en 2035 ».
En quête d’hydrogène vert
Pour accompagner ces nouvelles ambitions et faire sortir de terre les électrolyseurs et autres infrastructures de stockage permettant de les atteindre, un cadre réglementaire adéquat est également en cours de finalisation aux niveaux français comme européen, au grand soulagement des investisseurs et industriels du secteur pour qui 2026 pourrait être une année de bascule. « Nous avons bon espoir de voir aboutir cette année les discussions législatives et réglementaires qui permettront de faire sortir de terre une nouvelle génération de projets industriels de production d’hydrogène à destination de différents marchés, en plus des raffineries qui l’utilisent déjà depuis de nombreuses années. C’est le cas par exemple en France concernant la fabrication d’ammoniac à base d’hydrogène vert pour les fabricants d’engrais : il y a encore du travail à faire pour avoir le cadre complet, mais le gouvernement a déjà dévoilé, à la fin de décembre, son intention d’allouer 500 millions d’euros de subventions à des projets de ce type, explique Nicolas Brahy, président de France Hydrogène et directeur des affaires publiques de Hy24, la société de gestion spécialisée sur la thématique cofondée en 2021 par Ardian et FiveT Hydrogen en réponse à un appel d’offres lancé par Air Liquide et TotalEnergies. Dans le domaine du transport maritime, la France a choisi d’être plus rapide que l’Union européenne concernant les quotas d’incorporation d’hydrogène vert dans le méthanol servant à fabriquer le carburant des navires. Le projet de loi à ce sujet est encore entre les mains du Parlement. En Europe, l’enjeu politique des prochaines semaines est de faire atterrir deux textes majeurs, dont l’Industrial accelerator act, afin qu’ils fixent eux aussi des règles pour l’industrie, notamment automobile. Le sujet est de pouvoir utiliser une fraction d’acier vert, qui peut être produit grâce à l’hydrogène, dans la fabrication de véhicules. Ces directives pourraient aussi prévoir une extension de ces obligations aux marchés publics de la construction. Pour la filière, cette problématique est absolument cruciale : si les projets dont le développement s’achève ne sortent pas de terre rapidement, elle risque de souffrir fortement. »
En plus des conséquences économiques et sociales que ces échecs pourraient représenter, c’est tout un pan de la stratégie de décarbonation nationale et continentale qui serait potentiellement mise en péril. L’impact serait d’autant plus important que l’hydrogène peut être utilisée dans de nombreux domaines, dont le transport et la sidérurgie, particulièrement émetteurs de CO2. Depuis les années 1980, cette molécule est déjà utilisée dans les raffineries afin de retirer le souffre des carburants et ainsi d’éviter les pluies acides. Les fabricants d’engrais s’en servent également en la combinant à de l’azote pour former de l’ammoniac. Plus récemment, de nouveaux usages ont commencé à prendre forme dans deux secteurs que sont la mobilité aérienne et terrestre (lire aussi encadré page 23), et l’aciérie. Dans le premier cas, l’hydrogène entre dans la fabrication de carburants alternatifs, appelés e-SAF : il s’agit alors de combiner cette molécule avec du CO2 capturé, ce qui pose au passage la question de savoir comment cette capture est réalisée. Pour le cas spécifique du transport maritime, l’hydrogène permet de faire du méthanol. Du côté de l’aciérie, l’extraction de fer neuf se fait aujourd’hui dans des hauts fourneaux alimentés par du charbon qui, en plus de générer de la chaleur, a la faculté de purifier le métal en accrochant les particules d’oxygène. Le revers de la médaille est bien sûr la pollution de l’air qu’entraîne sa combustion. Or, l’hydrogène présente des caractéristiques similaires en termes de génération de chaleur et d’accrochage de l’oxygène, ce qui fait dire aux professionnels du secteur qu’il serait possible de remplacer les hauts fourneaux par des systèmes dits de « direct reduction iron » ou DRI. Des projets comme ceux de Stegra en Suède, financé par Hy24, Altor, GIC et Just Climate, ou de Gravithy en France, qui a levé 60 millions d’euros au printemps 2025 auprès d’un consortium rassemblant Ecolab, Japan Hydrogen Fund (géré par Advantage Partners), Marcegaglia, Rio Tinto, Siemens Financial Services, InnoEnergy et Engie New Ventures, s’inscrivent dans cette logique. Ce dernier prévoit de construire une aciérie à Fos-sur-Mer, dont il espère l’entrée en production en 2030.
Quels que soient le ou les débouchés considérés, le recours à l’hydrogène pour des usages industriels présente l’avantage majeur de ne pas émettre de gaz à effet de serre, puisque la production de cette molécule se fait avec de l’eau et de l’électricité. Seulement, pour que le processus soit pleinement vertueux, la génération d’électricité doit être elle-même décarbonée, ce qui suppose de recourir aux énergies renouvelables ou au nucléaire. « Un “tout hydrogène vert” est-il envisageable ? », s’interrogeait Mirova, filiale de Natixis spécialisée dans la transition environnementale, dans un article publié en 2021 sous le titre « L’hydrogène vert, un catalyseur de la transition énergétique » : « À l’heure actuelle, la réponse est “non”, car substituer la totalité de l’hydrogène “gris” produit aujourd’hui (environ 70 millions de tonnes) par de l’hydrogène “vert” impliquerait de fournir l’équivalent de 3 600 TWh d’énergie renouvelable, soit la production d’électricité annuelle en Europe », peut-on lire en guise de réponse dans ce document.
