
Le verbe est direct et coloré. Coloré comme l’Algérie tant aimée que Philippe Santini a quittée à 19 ans pour Paris. Diplômé en anglais et lettres, il devient prof en parallèle de son cursus à Sciences Po. De cette expérience, ce Corse de sang apprend à ne pas confondre autorité et autoritarisme. En 1972, il entre chez Usine Publications comme chef de pub. En 1976, l’ancêtre de L’Usine Nouvelle est racheté par Havas : dans les années qui suivent, il dirigera les régies régionales du groupe. Celui-ci lui marque sa confiance et lui finance des études complémentaires à Harvard, où il apprendra «beaucoup», notamment auprès de son mentor en marketing, Theodore Levitt. «Le marketing est une question d’optique : tous les managers ont une même connaissance de leur marché. Ceux qui font la différence savent le lire à l’endroit, et vite pour donner du rythme à leurs décisions.» L’homme porte une attention particulière aux horaires, «conscient que le temps n’est l’allié de personne et que seul demain compte».
Après cette parenthèse, Philippe Santini entre au comité de direction du nouveau né Canal+, et fait (justement) remarquer que les abonnements à la chaîne cryptée doivent être commercialisés, non par mailings comme prévu, mais par les vendeurs de télés et de «brun». Son parcours chez Havas se poursuit jusqu’à la direction générale du groupe, en 1989. En parallèle, il préside Avenir Publicité (affichage), dont il fera un leader et pour qui il reprendra Comareg (presse gratuite). Il commence à déléguer. «Mais pour le faire au mieux, il faut connaître son secteur en détails», explique ce professionnel capable de s’arrêter à 6h du matin sur la route entre Angers et Tours pour observer un colleur d’affiche étonné : «Ça vous intéresse ?» demande ce dernier sans savoir qu’il s’adresse à son nouveau patron, en visite auprès d’une direction régionale… Avenir connaîtra une introduction en Bourse réussie, avant d’être racheté par Decaux.
Retour à la case départ1991 marque un tournant de sa vie professionnelle : Philippe Santini quitte Havas, dont le pôle presse rejoindra la Générale des eaux en 1996. Il crée sa société de conseil, part aux Etats-Unis, reprend du service au sein des activités câble de la Générale, assure quelques missions de management, s’installe au Pays-Basque… En 2002, il préside le conglomérat Dynaction quand les fonds Cinven, Carlyle et Apax le débauchent pour le placer à la tête d’Aprovia, holding de presse rachetée à Vivendi et qui chapeaute alors Tests, Moniteur, France Agricole, Exposium et surtout Gisi-L’Usine Nouvelle. «Vous connaissez la théorie du hasard objectif ?», interroge le manager pour expliquer cette nomination là où il a débuté.
Engagé depuis dans les réorganisations, il s’est attelé à faire de chaque titre un support d’avenir, en améliorant leur équilibre financier et leurs perspectives de développement. «Ce système est clair, sans arrière-pensée parasite, sans administrateur extérieur. Tout se passe dans la transparence. On est jugé que sur les résultats, de toute nature», poursuit Philippe Santini, en louant la culture d’entreprise de ces actionnaires. «Si dans les médias aussi, les décisions doivent être rapides, les résultats s’analysent avec du recul, à deux ans au moins : les partenaires d’Aprovia l’ont toujours su.» Alors que L’Usine Nouvelle entre dans un plan social difficile, il essaye d’être souple – sans toujours y parvenir – et à l’écoute pour tendre vers un consensus autour de la stratégie à impulser. «Avec lui, il n’y a pas de non dits», expliquent les fonds, parlant effectivement d’«un stratège qui prend les choses en mains». Outre des études très complémentaires, «[sa] chance est d’avoir grandi en Algérie», ce pays qui a développé en lui une ouverture d’esprit certaine, mais également le goût des autres, des grands espaces… donc de l’Amérique, symbole d’aventure : «Les entrepreneurs Lbo sont en quelque sorte des pionniers dans les affaires.» Ce lecteur invétéré, passionné autant par la Grèce et l’art que par le sport – qu’il pratique assidûment depuis toujours –, mêle finalement la rigueur anglo-saxonne et une fantaisie toute méditerrannéenne.