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Dossier(s) Enquête

Christian Roux ©

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Italie : un héritage industriel en quête de capitaux

Tissu industriel riche, successions à venir, secteurs fragmentés offrent des opportunités d’investissement en Italie, notamment sur les mid et small caps. Reste à convaincre les investisseurs, et parfois les PME de l’intérêt de s’associer à des fonds en sacrifiant la tradititonnelle gestion familiale. Le private equity peut-il sauver pour l’économie «made in Italy» ?

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La famille. Au-delà d’un film d’Ettore Scola, c’est l’un des fondements de l’entreprise en Italie. Dans ce pays connu pour sa douceur de vivre, «le gouvernement n’a jamais poussé les sociétés à devenir des «world champions», lance Andrea Bonomi, président du fonds Investindustrial (500 millions d’euros sous gestion), introduisant le constat que cette économie, presque comparable en taille à celle du Royaume-Uni, reste caractérisée par le poids des PME familiales (5 millions en tout).

Histoires de familles
Leur dynamisme n’est plus toujours suffisant sur des marchés aujourd’hui internationalisés. «La plupart de ces sociétés sont nées dans les années 50 et sont encore gérées par les enfants des fondateurs, dont les petits enfants ne prendront pas tous le relais», explique Anna Gervasoni, directrice générale de l’Association italienne du private equity (AIFI). «Outre le problème de succession, les meilleures doivent trouver de nouveaux capitaux pour participer aux défis de l’internationalisation», confirme Giampio Bracchi, président de l’association nationale et vice-président de Banca Intesa (1,4 milliard d’euros sous gestion dans le non coté). Lors de son congrès annuel du 4 avril, l’AIFI a cité une étude de Mediobanca chiffrant à près de 4 000 les entreprises italiennes de 50 à 500 salariés cibles potentielles pour les opérateurs du mid market. Donnée à rapprocher du très faible nombre de deals (300 par an en général, 248 en 2004), qui s’explique par différentes raisons : tout d’abord, le nombre réduit d’opérateurs en Italie – environ 100 dont une soixantaine vraiment actifs –, associé à une taille moyenne des transactions assez importante (9 millions d’euros en 2002 et 2003) et due à la quasi absence de capital risque (voir encadré). Deuxième frein au développement du marché, les investissements sont concentrés dans les régions Nord et Centre (95% en valeur), et très peu dans le Sud où se situe pourtant nombre de petites entreprises.
Troisièmement, la réticence culturelle des dirigeants de PME familiales à céder une partie de leur société et à se soumettre aux contraintes de gouvernance et reporting liées au capital investissement. «Peu d’entreprises ont intégré ce mode d’accompagnement», estime Stefano Tanzi, managing partner de 21 Investimenti (175 millions sous gestion), holding créée en 1993 par Alessandro Benetton et devenue société de gestion depuis. Ce qui était une certitude avant 2000 l’est moins aujourd’hui. «Le marché a grandi, les offres et sollicitations sont plus nombreuses et les entrepreneurs voient des exemples réussis autour d’eux», explique Filippo de Vecchi, principal d’Advent International, qui a quand même engagé l’an dernier un operating partner en la personne de Pierre Lasisz pour étudier puis organiser la reprise d’Avip, société turinoise du marché de l’affichage : l’ancien patron de Clear Channel Europe avait déjà opéré le rachat de Jolly à Padoue. «Malgré un début de concentration avec Decaux et Viacom, le marché transalpin reste atomisé. Or ce métier est facilité pour qui possède un réseau national d’espaces. La tradition familiale ne nous a donc pas empêché de convaincre ces entrepreneurs de l’intérêt de s’adosser à un investisseur pour construire leur rêve de croissance externe», nuance ce spécialiste qui loue également leur envie d’apprendre les affaires à une plus grande échelle. «L’Italie commence à découvrir les limites et inadéquations de son système entrepreneurial», résume Giuseppe Turri, managing partner de Clessidra, plus gros fonds italien de buy-out (800 millions d’euros sous gestion), soulignant la nécessité d’améliorer encore le climat de confiance autour du private equity.

Levées bancaires… ou à l’étranger
Il faut aussi convaincre les fonds de redescendre sur les small caps, estime Giampio Bracchi, ajoutant que «cet investissement revient encore souvent aux banques régionales pour des raisons de proximité». Car l’autre particularité du marché italien est son lien historique avec le système bancaire : dans les années 80, les Banche Popolari (Arca Merchant), Banco di Roma (Sofipa), Banca Intesa et autres Citibank furent des pionniers sur un marché alors essentiellement composé de développement… jusqu’aux années 90 et à l’apparition des premiers buy-outs, qui virent l’arrivée d’opérateurs indépendants comme Sopaf (boutique reconvertie dans le capital risque) ou Balbo e Sala, voire industriels comme Benetton.
En 2004, les capitaux bancaires ont encore représenté 24 % des levées des fonds indépendants (38 % avec les fonds captifs sur un total de 1663 milliard), loin devant les capitaux industriels (14 %), ceux des assureurs (8 %) et autres individuels (6 %). «Les accords Bâle II peuvent pousser les fonds à rechercher d’autres investisseurs», lance Alberto Barucci, advisor de RAS Private Equity Partners, fonds de fonds de buy-out pan-européen de l’assureur italien RAS (contrôlé par Allianz), lui-même principal sponsor du fonds avec 100 millions sur les 116 levés en 2003. Ces accords sur les taux de couverture amèneront de toute manière les banques à mieux sélectionner leurs investissements dans les fonds de non coté. Là aussi, la priorité est donc, «pour éviter que les bénéfices de l’industrie italienne ne profitent qu’à la mamie de l’Ohio» – dixit Edoardo Lanzavecchia, managing director de Carlyle Europe –, d’augmenter la part des allocations provenant des assureurs et surtout des fonds de pension italiens, voire des fondations institutionnelles à l’instar de ce qu’est parvenu à faire l’équipe de Clessidra… mais après deux ans travail.
Les fonds de pension (21 % des levées) et fonds de fonds (15 %) investis en Italie sont presque exclusivement étrangers. Car les bons rendements constatés – l’AIFI évoque un TRI annuel net de 13,4 % (en fair value) sur dix ans en Italie, contre 9,8 % pour l’Europe – associés au potentiel industriel semble attirer les investisseurs internationaux (62 % des capitaux levés en 2004).

Forte volatilité liée aux LBO
Concernant le total des investissements, les chiffres en dents de scie démontrent une forte dépendance aux buy-outs, avec deux pics à 3 milliards au total en 2000 et 2003, avant une nette baisse l’an dernier, à 1,48 milliard d’euros investis, dont 62 % en buy-outs et 31 % en développement : 2004 a été une année de transition, avec des incertitudes sur le marché italien des M&A et la quasi-absence de «megadeals» (seulement les Grandi Navi Veloci, sortis de Bourse par Permira, et les machines à café Saeco, par PAI), après un exercice gonflé par quelques grosses opérations (Seat Pagine Gialle, Fiat Avio, Fiat Lubrificanti, Global Garden, etc.).
L’année 2005 a redémarré plus fort avec les reprises de Rinascente-Upim (grands magasins, par Investitori Associati), Coin (grands magasins, PAI), Fiorucci (agroalimentaire, Vestar), Gardaland (parcs d’attractions, Investindustrial), Sisal (jeux-paris, Clessidra), en attendant celles probables de Pirelli Cavi (câbles) et surtout Wind (télécoms). Ce «large market» est dominé par les fonds pan-européens tels Permira, BC Partners, CVC, Apax, Carlyle, Vestar, PAI, etc. Certains d’entre eux, qui s’étaient également placés sur le mid market à leur arrivée en Italie, ont fini par remonter le niveau de leurs participations, laissant une place à Advent, 3i ou Bridgepoint, et surtout aux fonds locaux indépendants tels que Investitori Associati (tickets d’investissement en equity de 30 à 100 millions d’euros), Investindustriale (15 à 80 millions), BS Private Equity (15 à 50 millions), Private Equity Partners (5 à 30 millions), 21 Investimenti (5 à 15 millions) ou encore désormais Clessidra (40 à 100 millions). «Ces fonds axés vers le mid market majoritaire ont un avantage concurrentiel lorsque la personne décisionnaire est à Milan et non à Londres ou à Paris», estime Francesco Sironi, managing partner de BS Private Equity (760 millions d’euros sous gestion), revenant sur l’importance du relationnel dans ce métier, peut-être encore plus qu’ailleurs en Italie, où les investissements durent souvent cinq ans et où l’effet de levier joue moins (rapport moyen dette/fonds propres de 1,5). Le changement de stratégie voulu par l’AIFI en direction des small caps pourrait aussi s’avérer gagnant pour celles-ci. «Le mid market est devenu très concurrentiel», juge Fabio L. Sattin, président de Private Equity Partners (200 million sous gestion), spin-off de JP Morgan créé dès 1989, qui réalise aussi bien des opérations pré-IPO que de tout petits deals. Sur cette tranche, Cape-Natexis (200 millions sous gestion, pour des tickets de 2 à 10 en equity) créé en 2002 par Simone Cimino avec la banque française comme sponsor principal, s’est taillé une belle part du marché aux côtés des nombreuses banques régionales italiennes.
«Attention, prévient Giuseppe Campanella, managing partner de Fondamenta : 90 % des fonds actuels sont encore «first time team» et donnent peu de recul sur leurs performances.» Son fonds de fonds, soutenu par State Street Global, a investi 113 millions en Italie depuis 2001, soit dans des fonds (Aksia, I&F, Opera, Interbanca Sud, PM & Partners, Wope, Quantica, etc.), soit directement dans des entreprises en co-investissement.

Niches industrielles
La législation italienne d’abord (voir ci-contre), puis la bulle Internet n’ont pas toujours aidé à rassurer entreprises et investisseurs locaux. Mais cet actif relativement jeune en Italie a aussi les qualités de son défaut : peu intermédié, avec moins d’enchères, plus de deals propriétaires et des prix théoriquement moins élevés (quand même entre 5 et 7 fois l’Ebitda). «Bref une place où il fait bon être en ce moment notamment sur le mid market», commentent certains français comme Argos Soditic, SG Capital Europe, L Capital ou Siparex, qui ont, plus ou moins récemment, installé des bureaux à Milan. «Ce pays possède un tissu industriel extrêmement riche», confirme Gérard Pluvinet, managing director de 21 Centrale Partners (180 millions sous gestion), ex-Société Centrale pour l’Industrie reprise en 1998 par 21 Investimenti.
Parmi les plus beaux potentiels, avec des débouchés à l’international, on trouve les biens et services pour l’industrie : machines-outils, mécanique de précision, moteurs électriques, chaudières, équipements gaz, emballages – la région de Bologne est même surnommée «Packaging Valley», etc. L’Italie est aussi connue pour son agro-alimentaire et ses produits manufacturés dans la mode, les jouets, le luxe, etc. Enfin, elle a développé un savoir-faire dans quelques secteurs plus «risqués» tels que l’ingéniérie, la chimie fine, les médias, la robotique voire les télécoms. En revanche, d’autres sont encore assez peu avancés et synonymes de croissance potentielle : «L’exemple le plus probant est peut-être celui de la distribution», note Giancarlo Aliberti, managing partner d’Apax en Italie, dont l’équipe suit particulièrement la distribution spécialisée, même si les GSA, apparues depuis très peu de temps sur des initiatives françaises, ont aussi de quoi progresser. Les services aux entreprises (financiers, utilities, publicité) ou aux particuliers (location, tourisme) représentent également des marchés fragmentés…
Les sorties sont essentiellement industrielles, même si le marché national reste réduit au-delà d’une certaine taille. «L’Italie aussi est marquée par un nombre croissant de buy-outs secondaires (11% en 2004)», explique Stefano Miccinelli, managing partner du désormais incontournable Investitori Associati (1 milliard sous gestion). Les opérateurs utilisent peu les IPO (10 % en nombre), bien que, depuis 2003, le marché Expandi offre une solution supplémentaire à la Bourse de Milan. Sur les deux dernières années, Trevisan (traitement de l’aluminium), Azimut (services financiers), Geox (chaussures) ou Datamat (logiciels) ont représenté quelques beaux coups.
Bref, l’Italie a aujourd’hui besoin de nouveaux capitaux. Et lorsque les grandes holdings d’hier – des condottieri Agnelli, Berlusconi, De Benedetti ou Gardini – ne sont pas remplacées par celles des Benetton, Colaninno et autres Tronchetti Provera, ce sont les fonds d’investissement qui prennent le rôle de «sauveurs» potentiels pour cette économie.

Contextes légal et fiscal s’améliorent

Le contexte juridico-fiscal a longtemps été défavorable au private equity en Italie, faisant de Guernesey, Madère ou Luxembourg des lieux d’accueil privilégiés pour les fonds créés par les Italiens... Outre les lois d’amnistie fiscale de 2003 pour les capitaux revenant de l’étranger, les réformes du 1er janvier 2004 ont adapté le droit local à cette activité. En matière de droit des sociétés tout d’abord, la réforme a porté sur la création d’actions de préférence, de nouvelles gouvernances (avec comité de gestion et conseil de surveillance indépendant en lieu et place des classiques conseils d’administration),
la validation juridique des pactes d’actionnaires et la réforme du droit de la faillite, encore trop partielle cependant pour favoriser le développement du turn around. Surtout, la réforme de 2004 a, pour la première fois, reconnu la légalité des Lbo : jusque-là, l’intégration fiscale italienne imposait, lors des opérations à effet de levier, une fusion entre la holding et la cible ; fusion contraire, selon la jurisprudence, à la directive européenne «financial assistance» interdisant à une société de procéder à des garanties ou à des prêts pour l’achat de ses propres actions.
La réforme de 2004 a légalisé les Lbo sous certaines conditions, notamment de déclarations en matière de couverture des dettes de la holding, et ouvert la possibilité de taxation globale pour un groupe de sociétés (quand la holding possède plus de 50 %).
En parallèle, la réforme fiscale a introduit la «participation exemption», exonération de l’impôt sur la plus-value réalisée par les sociétés dans leurs participations en direct ; exonération en échange de laquelle il était logique de supprimer la possibilité de déduction liée à l’amortissement des survaleurs dans des opérations comme les buy-outs. Aujourd’hui, les fonds de droit italien restent pour leur part imposés à hauteur de 12,5 % des plus-values et des dividendes (c’est-à-dire moins qu’en France) pour ce qui concerne leurs investisseurs co-nationaux – les étrangers sont totalement exonérés en Italie. Et les holdings financières italiennes sont désormais exonérées alors qu’elles reversaient auparavant 19 %.D’autre part, les sociétés de gestion (SGR), réformées en 1998, sont fiscalisées sur les management fees et carried interest à hauteur de 33 % au titre de l’IS et de 4,25 % au titre de l’impôt local.

Investir dans «l’Italian lifestyle»

En 2000, face à un marché européen de plus en plus concurrencé, un groupe de professionnels emmené par Renato Preti propose au groupe de luxe Bulgari de lancer un fonds spécialisé sur les biens de consommation «made in Italy», visant des marques reconnues qui seront développées par le marketing et la distribution, voire des build-ups. Le grand joaillier devient sponsor d’Opera 1 (225 millions d’euros), fonds levé auprès de plusieurs autres institutionnels locaux et étrangers et aujourd’hui investi à 80 % dans 6 participations : B&B Italia (meubles design), Unopiù (meubles d'extérieurs), Bruno Magli (chaussures), Sector (horlogerie), AG Ferrari Foods (gastronomie italienne) et Itama (bateaux haut de gamme, désormais liés au groupe Ferretti et donc
à Permira). L’équipe poursuit la levée d’Opera 2 (objectif à 200 millions), qui sera également placé dans une dizaine de sociétés du mid market (tickets de 20 à 60 millions), et majoritairement en co-investissement avec l’américain Bear Stearns Merchant Banking (BSMB), qui souhaite s’engager, avec des spécialistes, dans les entreprises italiennes de plus de 100 millions de chiffre d’affaires... Synonyme d’élégance, design et savoir-faire, «l’italian lifestyle» a également convaincu Luca di Montezemolo, président de Fiat, Ferrari et Confindustria (le syndicat des patrons italiens), de lancer en 2003 le fonds spécialisé Charme, aujourd’hui investi dans des sociétés renommées comme Poltrona Frau ou Cappellini (meubles), Ballantyne (cachemire), Acqua di Parma (parfums).
Renato Preti (Opera)

Renato Preti (Opera)

Le défi du venture

De 540 à 23 millions d’euros : les investissements en early stage se sont écroulés en Italie entre 2000 et 2004. «Tout simplement parce qu’il n’y a presque pas d’opportunités d’investissements technologiques», estime Edoardo Lecaldano, ancien de Mediobanca et fondateur d’Alice Ventures en 1999 (170 millions sous gestion), dont 24 des 26 participations high tech et biotech sont à l’étranger. Ce pays compte assez peu de grandes entreprises technologiques capables de financer des départements R&D (moins de 1,5 % du PIB), souvent sources de spin-offs, ou d’offrir des débouchés pour les start-ups indépendantes. Les régions et autres collectivités commencent à jouer un petit rôle de soutien. «Mais notre gouvernement n’a pas encore institué de fonds public pour aider le venture», regrette Giampio Bracchi. Pour autant, la recherche et les innovations existent dans les laboratoires universitaires ou auprès de quelques incubateurs privés : «Le défi, aujourd’hui, c’est de les rapprocher des applications de marché», explique Anna Gervasoni, en citant divers pôles technologiques : télécoms et wireless à Turin, mécatronique-robotique à Pise, biotech à Milan et Sienne, etc. «Ils nous faut redonner confiance aux investisseurs, notamment étrangers», estime Elserino Piol, ancien d’Olivetti, fondateur de Pino SGR depuis 1996 (600 millions sous gestion avec les fonds Kiwi 1 et 2, accompagnateurs de Tiscali). Outre les secteurs télécoms, informatique et médias, son prochain fonds (Pino Innovation) s’intéressera donc aux biotechs. «Le faible nombre d’opérateurs dans le venture italien est également un frein à l’amorçage, car il est difficile de syndiquer les investissements.»
Anna Gervasoni (AIFI)

Anna Gervasoni (AIFI)

Giampo Bracchi (AIFI)

Giampo Bracchi (AIFI)

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